Hier soir, Bertrand m’a tendu la tablette à deux mains, comme un plateau, en disant : « Les petits papiers pour la data room, mon vieux. » J’ai signé du bout du doigt à 21 h 47, à 21 h 48, à 21 h 49, sans faire défiler. Il a levé son whisky : « Après le 27, six mois aux Mélèzes pour toi. » Mickaël m’a ramené à 23 h 05, pour neuf cents mètres, parce que Bertrand avait insisté. Apolline m’attendait dans l’entrée, et j’ai dormi avant minuit comme une pierre.
Ce matin, dans mon bureau, j’avais le casque des visioconférences sur les oreilles et la boîte LU ouverte devant moi.
Elle sentait le papier thermique et le placard. Les tickets de 2016 avaient pâli, certains n’étaient plus que du blanc avec une ombre grise. Sur celui du dessus, on lisait encore « Leclerc » et un total, 14,35 €, que je n’aurais pas su lire sans le premier.
Dans la salle de bains, l’eau coulait toujours.
Mon bureau fait onze mètres carrés, avec une fenêtre sur le garage. C’est là que Céline passait l’aspirateur le samedi, en me demandant de lever les pieds.
J’ai ouvert le fichier d’après. Je n’ai pas choisi. J’ai pris dans l’ordre.
Février. Un verre qui tintait quelque part derrière la voix de Bertrand.
« Pour la garantie, t’inquiète. Il la signera comme le reste. Entre deux bons de livraison. »
« Et s’il la lit ? »
Bertrand a ri. Son rire facile, celui des dimanches soir, quand il m’appelle pour savoir si j’ai bien mangé.
« Guillaume ? Il lit les menus. Et encore, pas jusqu’en bas. »
J’ai arrêté. J’ai posé mes mains à plat sur le bureau.
Il avait raison pour les menus. Je prends toujours le plat du jour, sans regarder le prix.
Je suis resté un moment sans bouger. Dans la cuisine, le frigo a fait son bruit de moteur, celui que Céline voulait faire réparer depuis deux ans. Je n’avais jamais rappelé le technicien.
Fichier de mars. Un mot qui revenait.
« Nordic, c’est bouclé jusqu’à la fin du mois. Toi, tu as pas à t’en occuper. »
« J’m’en occupe pas. J’sais même pas ce que c’est. »
Nordic. Le mot ne me disait rien. Une ligne de plus sur la tablette du vendredi, entre l’électricité et les palettes.
Fichier de début avril. Bertrand parlait doucement, comme on parle à quelqu’un qu’on aide.
« Et ta mère ? Elle est au chaud, non ? Alors. »
Apolline n’a rien répondu. Sur l’enregistrement, on entendait six secondes de silence et un bus qui passait.
Je savais que sa mère vivait à Vierzon. Je ne lui avais jamais demandé comment elle allait. J’ai eu honte, et ça n’a servi à rien.
Le sèche-cheveux s’est mis en route, puis s’est arrêté. J’ai enlevé le casque.
Elle est apparue dans l’encadrement de la porte, les cheveux mouillés, dans la robe de la veille. La soie était froissée à la taille.
« Tu bosses déjà ? »
« Un dossier. »
Elle a regardé la boîte à gâteaux, les élastiques, les tickets en vrac.
« C’est quoi, ça ? »
« Les tickets de Céline. »
« Ah. »
Elle n’a pas posé de deuxième question. Moi non plus.
Je l’ai entendue dans le salon ramasser ses escarpins. Elle est revenue sur le seuil, un escarpin dans chaque main.
« Bertrand veut me voir à dix heures. »
« Un jeudi ? »
« Pour la com de l’assemblée. Il paraît que c’est urgent. »
« Vas-y. »
Elle a hésité, la main sur la poignée, comme si elle avait oublié une phrase. Elle n’a rien dit.
Elle m’a embrassé sur la joue. Elle sentait mon savon.
Je l’ai accompagnée jusqu’à la porte d’entrée. Elle a pris l’escalier sans se retourner. L’horloge du four, dans la cuisine, affichait 9 h 05.
Le placard de la cuisine était resté entrouvert. Celui d’où la boîte avait disparu.
Ma main est allée toute seule vers le nom de Bertrand dans mes favoris, comme chaque matin depuis vingt ans. Je l’ai arrêtée avec l’autre. C’était la première fois.
Je me suis posé une question bête. Comment une boîte sort-elle d’une maison fermée à clé, avec une alarme qui se réarme toute seule ?
Bertrand m’avait offert l’alarme pour mes 45 ans, avec un ruban rouge sur le carton. Je n’avais jamais ouvert l’application. Je l’ai cherchée sur mon téléphone, deux pages d’écran, entre la banque et la météo.
Un cercle vert. Un mot : « Historique ».
J’ai appuyé.
Tout en haut, deux lignes. Les seules de la journée.
« Armée à 06:09. Céline. »
« Désarmée à 05:52. Céline. »
Le profil de Céline était toujours actif. Personne ne l’avait supprimé. Moi non plus, je n’y avais pas pensé.
J’ai relu les deux lignes trois fois, comme on relit un chiffre qu’on ne veut pas avoir vu. Je suis resté debout dans la cuisine, pieds nus sur le carrelage, sans appeler personne.
Pour désarmer, il fallait un code à quatre chiffres. Il n’y avait plus qu’une personne dans cette maison pour s’en servir.
Le douze mai. Notre mariage.
Je ne l’avais jamais changé.
« Non, monsieur, pas la carte. Il faut d’abord choisir la destination. »
La dame qui me parlait avait un cabas au bras et une doudoune rouge. Elle me regardait taper sur l’écran du distributeur de la gare du Vésinet-Centre comme on regarde un enfant devant une porte qu’il pousse au lieu de la tirer.
« Auber. »
« C’est ça. Auber. Après, vous touchez “payer”. »
J’ai touché. Le ticket est sorti avec un petit bruit de papier froissé. Elle a hoché la tête et elle est partie sans attendre mon merci.
Je n’avais pas pris le RER A depuis 2011. À l’époque, les tickets étaient en carton, avec une bande noire au dos.
Mickaël ne savait pas où j’allais. À 9 h 20, je lui avais écrit : « Pas besoin de toi aujourd’hui. » Il avait répondu par un pouce levé. En quatorze ans, il ne m’a jamais demandé pourquoi. C’est pour ça que je l’ai gardé.
Vingt et une minutes de trajet. Debout, une main sur la barre, entre un type qui mangeait un croissant et une lycéenne avec un sac plus grand qu’elle. Ça sentait le métal chaud et le café froid.
Le cabinet de maître Moreau se trouvait à dix minutes à pied de la Madeleine. Deuxième étage d’un immeuble en pierre, plaque en cuivre de la taille d’une carte postale.
Elle avait cinquante-six ans, un tailleur gris, des lunettes accrochées à un cordon. Elle ne m’a pas tendu la main. Elle m’a tendu une chaise.
« Vous avez ouvert la boîte. »
« Oui. »
« Vous avez écouté. »
« Pas tout. Assez. »
« Alors on peut gagner du temps, monsieur. »
Elle a ouvert un dossier cartonné sans le regarder.
« Madame Bernard est entrée chez vous à 5 h 52. Avec le code. 1205. »
« L’appli me l’a dit. »
« Elle m’a dit : “Il n’a jamais changé le code.” » Moreau a marqué un temps. « Elle l’a dit comme on dit : il pleut. »
« Qu’est-ce qu’elle a fait, pendant dix-sept minutes ? »
« Elle a pris la boîte dans le placard de la cuisine. Elle y a glissé la clé. Je l’avais copiée moi-même à minuit vingt, sur mon ordinateur personnel. Elle a posé la boîte sur votre plan de travail, entre deux verres. »
« Et le reste du temps ? »
« Je ne lui ai pas demandé. Elle ne l’a pas dit. »
« Le dernier fichier. Celui de 23 h 40. »
« Il m’est parvenu à 23 h 47, d’une personne que je ne nommerai pas encore. »
« Pourquoi pas ? »
« Parce que je veux d’abord que vous sachiez comment on en est arrivé là. »
Elle a posé quatre feuilles agrafées devant moi, l’écriture tournée de mon côté.
« Le 20 janvier, je dépose la requête. Le 5 mars, à New York, vous signez trois documents : l’acceptation du principe de la rupture, un mandat à votre avocat pour recevoir les actes, une attestation de résidence séparée. Le 2 avril, audience. Le 15, jugement. »
« Y a eu une audience ? »
« Maître Garnier y était. Pour vous. »
« Personne m’a prévenu. »
« Appelez-le. Ici, devant moi. Je préfère. »
Je l’ai appelé. Il a décroché à la troisième sonnerie.
« Aymeric Garnier. »
« C’est Guillaume. »
« Tiens. Vous m’appelez. »
« Le divorce. Vous étiez au courant. »
« Je vous ai écrit trois fois, Guillaume. Le 8, le 10 et le 13. Plus deux messages vocaux. Je ne sais pas ce que je pouvais faire de plus. »
« J’ai pas… »
« Je sais que vous n’avez pas lu. »
Il a raccroché. Poliment. Il était vexé, et il avait raison de l’être.
J’ai ouvert ma messagerie. 1 874 messages non lus. J’ai tapé « Garnier » dans la recherche.
Trois lignes en gras, les trois seules du mois.
« Signification de l’acte : à lire. »
« Re : signification de l’acte : URGENT. »
« Jugement du 15 : dernier rappel. »
Je n’en avais ouvert aucun. Je ne les avais même pas fait défiler pour en supprimer un. Je me suis senti con.
Moreau a attendu que je repose le téléphone sur le bureau.
« Je vais vous dire une chose, monsieur. Madame Bernard ne s’est pas cachée pour vous faire du mal. Elle s’est cachée parce que vous ne regardiez pas. »
« Elle aurait pu me le dire. »
« Elle vous a posé une question en décembre. Vous vous en souviendrez, un de ces jours. »
Elle a regardé sa montre. 11 h 14.
« Quelqu’un doit vous parler. Je lui ai demandé de venir à onze heures et quart. Il est en retard. Ce n’est pas bon signe. Ou c’est un très bon signe, je ne sais pas encore. »
On a attendu trois minutes sans se parler. Elle a rangé ses feuilles. Moi, j’ai compté les carreaux du parquet à chevrons, jusqu’à la fenêtre.
L’interphone a sonné à 11 h 17.
Moreau s’est levée. Dans le couloir, j’ai entendu une voix d’homme, trop basse pour distinguer les mots. Je la connaissais quand même.
La porte s’est ouverte.
Thibault. Livide, la cravate de travers, sa sacoche serrée contre le ventre.
« Monsieur, je dois vous parler de New York. »
« C’est moi qui vous ai tendu la tablette, à New York. »
Thibault n’avait pas encore posé sa sacoche. Il était resté debout au milieu du bureau de Moreau, avec ses deux mains crispées sur la bretelle.
« Assieds-toi. »
Il s’est assis sur le bord de la chaise, comme quelqu’un qui pense qu’on va lui demander de partir.
« C’était le 5 mars, à 22 h 14, heure de New York. Vous aviez bu deux verres. Je vous ai dit : “Documents personnels, Monsieur.” Vous avez dit : “Envoie ça à Garnier.” Je vous ai répondu qu’il fallait votre signature tout de suite. »
« J’ai signé. »
« Trois fois. Du bout du doigt. Je vous ai remercié, et vous m’avez dit : “De rien, mon grand.” »
Je n’avais aucun souvenir du « mon grand ». C’est pour ça que je l’ai cru.
« Pourquoi tu me racontes ça maintenant ? »
« Parce que le 19 décembre, au déjeuner de Noël de la société, Madame Céline s’est assise à côté de moi. Elle a pris une part de bûche, elle l’a pas mangée. Elle m’a demandé si je savais ce que c’était, Nordic Conseil. »
« Et tu savais ? »
« Non. Elle m’a dit : “Alors regardez.” »
Il a dégluti avant de continuer. Il avait les lèvres sèches, comme après un trajet à pied sans eau.
Il a ouvert sa sacoche. Il en a sorti une chemise cartonnée grise, assez mince pour que je me demande ce qu’il y avait dedans.
« J’ai regardé trois semaines. Le soir, quand il n’y avait plus personne au troisième. J’ai copié le registre des virements. »
Il l’a posée sur le bureau de Moreau et l’a ouverte.
« Soixante virements. Un par mois, à peu près, toujours le vendredi à 17 h 30. Tous vers Nordic Conseil, une société du Luxembourg. Total : 7 412 380 euros. »
J’ai regardé la colonne de droite, intitulée « validation ». Soixante fois la même petite boucle bleue, mon paraphe électronique. Je le connaissais. Je ne l’avais jamais vu en rang.
Le vendredi, 17 h 30, Thibault entrait avec la tablette. Je disais « Allez, la dernière » en riant, et je signais. Chaque vendredi. Sur soixante lignes, il y en avait peut-être une que j’avais regardée.
« Et tous signés de votre doigt, Monsieur. Pas un seul de Monsieur de Saint-Pierre. »
« Sept millions. »
« Quatre cent douze mille trois cent quatre-vingts, a dit Thibault. Je les ai comptés deux fois. J’ai failli ne pas venir ce matin. Je suis monté dans le RER à Saint-Lazare, je suis redescendu, je suis remonté. »
Moreau a laissé passer dix secondes. Puis elle a croisé les mains sur le dossier.
« Maintenant, les règles. Vous ne dites rien à Monsieur de Saint-Pierre. Ni à Mademoiselle Fabre. Ni à votre chauffeur. Rien, pendant cinq jours au moins. »
Bertrand. Apolline. Mickaël. Les trois personnes avec qui je passais le plus d’heures par semaine.
« Pourquoi personne m’a rien dit, à moi ? Céline, vous, lui… »
« Parce que vous lui répétez tout, monsieur. Depuis vingt ans. Il le sait. Elle le sait. »
« C’est faux. »
Personne n’a répondu. Thibault regardait ses chaussures. Moreau me regardait, les mains toujours croisées.
J’ai cherché un exemple. Un seul, en vingt ans, où je n’avais pas tout répété à Bertrand. Les vacances, les factures, le prix de la maison. Je n’en ai pas trouvé.
« D’accord, ai-je dit. Qui a envoyé le fichier de 23 h 47 ? »
Moreau a regardé Thibault. Thibault a baissé la tête, d’un millimètre.
« Apolline Fabre. »
Dans la pièce, j’ai entendu la fenêtre vibrer, un camion rue de Sèze. Rien d’autre.
« Elle dormait chez moi. »
J’ai revu sa tête sur l’oreiller, à 23 h 40, la bouche collée au micro de son téléphone. Elle chuchotait. Moi, je dormais à côté, la bouche ouverte.
« Elle travaille avec Madame Bernard depuis le 13 janvier. La femme qui était dans votre lit hier soir est un témoin, monsieur. Pas une maîtresse qu’on vous a envoyée. »
Je n’ai pas relevé le mot « maîtresse ». Je pensais aux boucles d’oreilles en émeraude, le 8 janvier. C’est elle qui les avait choisies, sur son téléphone, en cinq minutes, entre deux réunions. Cinq jours avant.
« Est-ce que c’est Céline qui lui a demandé de dormir chez moi ? »
« Jamais. »
Moreau l’a dit tout de suite, sans respirer avant.
« Madame Bernard lui a dit d’arrêter, a murmuré Thibault. Elle a refusé. »
« Refusé quoi ? »
« D’arrêter, Monsieur. Elle a dit qu’il lui fallait encore un fichier. »
Mon téléphone a vibré dans ma poche. Je l’ai sorti sans réfléchir, comme un geste de dix ans.
Un SMS de Bertrand, 11 h 58.
« Déjeuner ? 12 h 45, chez Francis. Réponds vite. »
Moreau a vu mon visage. Elle n’a rien dit. Thibault non plus.
Je répondais toujours à Bertrand en moins de dix secondes. En vingt ans, jamais plus.
Le téléphone était dans ma main. J’en étais à vingt-deux.
Deux secondes. C’est le temps qu’il m’a fallu, ce midi-là, pour mentir à Bertrand pour la première fois en vingt ans.
Avant de partir, Moreau m’avait dit : « Soyez ennuyeux. » Je n’ai jamais été aussi ennuyeux de ma vie.
J’ai répondu « OK » à son SMS à 11 h 59, après quarante secondes dans un couloir, le pouce au-dessus de l’écran. Je suis sorti de chez Moreau avec la chemise grise de Thibault dans ma sacoche.
Chez Francis, la table du fond, celle qu’on a depuis 2009. J’étais arrivé en taxi, 31,50 €, payés en liquide pour qu’aucune note de frais ne dise d’où je venais. Bertrand était déjà installé, le dos au mur, serviette sur les genoux. Il commande toujours avant d’ouvrir la carte.
« Alors, mon vieux. Rien de neuf ? »
Deux secondes. Je les ai comptées après coup, avec le serveur qui posait le pain.
« Rien. »
« T’as une tête à avoir pas dormi. »
« Apolline ronfle. »
Il a ri. Son rire facile, tête en arrière, celui que j’ai entendu à mon mariage avec un micro dans la main.
Le restaurant sentait la friture et le vin ouvert. À la table d’à côté, trois types en gilet de chantier partageaient un plat du jour à 14,90 €. Je les ai enviés. Ils ne mentaient à personne.
J’ai ouvert la carte. L’entrecôte était à 34 €. Céline aurait lu le prix avant le plat. Moi, je n’avais jamais lu que la colonne de gauche.
« Ton alarme m’a prévenu ce matin, a dit Bertrand en coupant son pain. 5 h 52. J’ai cru à un cambriolage. J’ai appelé la société de télésurveillance, et puis j’ai vu le nom. »
Il a levé deux doigts, puis trois, comme on compte des courses.
« Faut dire, j’ai tout ce qu’il faut pour être tranquille. L’alarme. La montre. Le GPS de ta voiture. Le téléphone de société. S’il se passe un truc, je le sais avant toi. Tu devrais me remercier, des fois. »
J’ai regardé mon poignet. La montre aussi venait de lui, 45 ans, un écrin noir. Elle n’avait jamais eu l’air de rien d’autre qu’un cadeau.
« Merci », ai-je dit.
J’ai souri. Je ne sais pas à quoi ressemble un sourire que je fabrique. Je n’en avais jamais eu besoin devant lui.
« De rien, mon vieux. » Il a bu une gorgée de vin. « Elle a pris quoi, Guillaume ? »
Il avait posé la question comme on demande si on a oublié le sel.
J’ai pensé à la boîte, à l’enveloppe, à la clé. J’ai pensé aux dix-sept minutes. J’ai pensé que Bertrand avait vu l’alarme, pas la boîte.
« Ses tickets. Elle est venue chercher ses tickets de caisse. »
Il m’a regardé. Un temps très court, une demi-seconde. Puis il a ri encore, plus fort.
« Ses tickets ! »
Il a essuyé le coin de l’œil avec sa serviette.
« Une caissière reste une caissière. Elle quitte une maison au Vésinet, et elle revient en cachette pour la paperasse. »
Vingt ans que je l’entendais parler de Céline comme ça, sur ce ton léger. Il ne l’avait jamais caché. Je n’écoutais pas.
Le serveur a apporté les plats. Bertrand a continué sans changer de ton.
« Après tout, heureusement qu’elle sera plus dans les jambes pour la cession. Elle voulait tout lire. Même un chèque de cantine. »
« La cession. »
« Après le 27, je te dis. Les petits papiers d’hier, c’est du détail, mon vieux. Fais-moi confiance. Comme d’habitude. »
« Comme d’habitude. »
« Et Apolline, ça va ? Elle te convient ? »
« Elle bosse bien. »
« Je sais. C’est moi qui l’ai prise. »
Il a souri à son verre. J’ai souri au mien.
J’ai coupé ma viande. J’ai mâché. J’ai trouvé à l’entrecôte un goût de carton, sans pouvoir dire si c’était la viande ou moi.
Bertrand a commandé deux cafés avant que j’aie fini mon assiette. Il commande toujours pour moi, depuis vingt ans, et je n’ai jamais protesté.
La chemise grise était dans ma sacoche, sous la table, contre ma cheville. Je la sentais à travers le cuir.
J’ai pensé aux soixante lignes de Thibault. Cent vingt-trois mille euros par mois. Pendant que Bertrand me remplissait mon verre et me servait le sel, une demi-douzaine de fois, sans que je le demande.
J’ai posé mon téléphone sur la nappe, à côté de mon assiette.
Puis je l’ai retourné, face contre la table.
C’est un geste que je fais depuis novembre, devant Apolline, devant Céline, devant tout le monde. Un geste que je fais sans y penser. Je n’ai pas pensé non plus, cette fois.
Le serveur débarrassait la table d’à côté. Un verre est tombé quelque part, sans casser, et personne n’a tourné la tête sauf moi.
Bertrand a posé sa fourchette.
Il a regardé le téléphone retourné. Puis il a avancé la main, doucement, et il l’a posée à plat sur la nappe, juste à côté.
« Une avocate t’a appelé ce matin, a-t-il dit. 8 h 12. Qu’est-ce qu’elle voulait ? »
À 14 h 20, j’étais assis dans le bureau de Thibault, porte fermée, et je lisais.
Je lisais pour la première fois de ma vie un document que j’avais signé. Avec l’index, ligne par ligne, comme un enfant de six ans.
Je ne sais pas encore comment j’ai tenu, au déjeuner. J’ai dit la vérité qui n’en est pas une.
« Céline a divorcé. L’avocate m’a appelé pour ça. »
Bertrand a fait la tête qu’il faut. Les sourcils qui montent, la bouche qui se ferme, la main qui vient sur mon épaule par-dessus la table.
« Mon pauvre vieux. Et elle t’a même pas prévenu. Tu vois ? Je te l’avais dit, qu’il fallait s’attendre à tout. »
Il ne m’avait rien dit du tout. Il a payé l’addition, 142 €, avec la carte de la société, et il a gardé le ticket pour la compta, comme chaque fois.
Dans la voiture qui nous ramenait à Gennevilliers, il a parlé de l’assemblée du 27. Il a parlé du buffet. Il voulait des mignardises, pas de pièce montée. Je répondais « oui » à chaque phrase.
Maintenant, Thibault avait tiré un deuxième fauteuil à côté du sien. Le bureau sentait le café de la machine et le papier chaud de l’imprimante. Le gobelet qu’il m’avait tendu était vide depuis dix minutes, je l’avais plié en deux sans m’en rendre compte.
Sur son écran, trois fichiers. Signés la veille, 21 h 47, 21 h 48, 21 h 49.
« Le premier, la lettre de garantie, a dit Thibault. Le deuxième, une annexe. Le troisième, le protocole de cession. »
« Lis-moi la garantie. »
« Non, Monsieur. Lisez-la vous. »
Il avait raison. J’ai lu.
« Garantie personnelle et solidaire. » Je me suis arrêté. « Plafonnée à neuf millions d’euros. »
« Neuf millions, a répété Thibault. De votre main. »
J’ai continué, avec le doigt. Dix pages. Des « attendu », des « ci-après dénommé », des paragraphes qui commençaient par un chiffre et finissaient par un autre. À la clause 7.3, mon doigt s’est arrêté tout seul.
« Le garant reste tenu “même en cas de manquement non connu du garant”. »
« Non connu, ai-je dit. Du garant. »
« C’est vous, Monsieur. »
Je l’ai relue deux fois. J’ai fait un calcul que je n’avais jamais fait sur une feuille de contrat : neuf millions, c’est plus de quatre cents ans de SMIC. Si le trou, que je n’avais jamais vu, était un jour trouvé, ce serait à moi de payer. Pas à celui qui l’avait creusé.
« Et le protocole ? »
« Cession de 100 % des parts de LDL à Halden Capital. Trente et un millions d’euros. Signature le 27, 10 h. »
« C’est qui, Halden ? »
« Le fonds que Monsieur de Saint-Pierre a trouvé. »
« Il l’a trouvé où ? »
« Il ne me l’a pas dit. »
Je suis resté un moment sans parler. Les trois fichiers étaient encore ouverts, côte à côte, avec les dates de la veille en haut à droite. Dehors, sur la verrière, un pigeon marchait. Je le suivais des yeux, de gauche à droite.
« Thibault. À New York, tu m’as tendu la tablette. Mais avant ? Qui t’a demandé de la tendre ? »
Il a regardé la porte, puis moi.
« La veille de New York, Monsieur de Saint-Pierre m’a convoqué. Il m’a demandé de ne pas vous laisser lire quoi que ce soit. »
« Il a dit pourquoi ? »
« Que vous détestiez ça. Que c’était un service à vous rendre. »
C’était un service. Je me suis rappelé ses mains tendues, hier soir, comme un plateau.
Au-delà de la vitre du bureau, l’open space de la communication. Cinq postes. Au deuxième, Apolline, assise droite, son badge autour du cou.
Elle avait un Post-it jaune collé sur l’écran. Je n’ai pas pu lire ce qu’il y avait dessus, c’était trop loin. Elle écrivait. Elle n’a pas levé les yeux, pas une fois, pendant que je la regardais. Elle mordait l’intérieur de sa joue, un tic que je lui connaissais, puis elle reprenait.
On avait mis quatorze minutes à lire les trois fichiers. Quatorze minutes, pour neuf millions.
« Elle sait que vous êtes là ? »
« Je ne crois pas. »
« Elle est montée voir Monsieur de Saint-Pierre à dix heures. Elle est redescendue à dix heures quarante. »
Je n’ai pas dit un mot de plus. J’ai fermé ma main droite, celle qui avait signé, et je l’ai mise dans ma poche.
« Monsieur », a dit Thibault. Il s’est penché vers l’écran, il a fait défiler jusqu’à la page onze. « Il faut que vous voyiez ça. La page onze, Monsieur, ce n’est pas seulement la société qui… »
On a frappé deux fois.
La porte s’est ouverte sans attendre. La secrétaire de Bertrand, tailleur bleu marine, son téléphone à la main.
« Monsieur Lambert-Duval ? On vous demande en salle du conseil. »
Apolline avait mis ma chemise de la veille. La blanche, celle du dîner chez Bertrand, boutonnée de travers.
Il était deux heures du matin. Elle mangeait des pâtes froides directement dans la casserole, debout, avec une cuillère à soupe.
Je suis resté sur le seuil de la cuisine. J’avais laissé le téléphone de société dans le tiroir de l’entrée, sous les clés. Il dit où je suis. Il n’écoute pas. Je l’espérais.
La salle du conseil, cet après-midi, avait duré onze minutes. Bertrand m’avait montré le buffet pour le 27, trois devis de traiteur et un plan de table de quarante couverts. Il m’avait demandé si je voulais être à côté de lui. Rien d’autre.
« T’as faim, toi aussi ? » a dit Apolline.
« Non. »
« Alors assieds-toi. J’ai un truc à te dire. Je le dis tout de suite, sinon je le dirai pas. »
Je me suis assis. Elle est restée debout, la casserole contre le ventre.
« Ce matin, je dormais pas. »
Elle l’a dit au carrelage.
« Je bougeais pas parce que je tremblais. J’ai entendu l’alarme à 5 h 52. J’ai entendu la porte d’entrée. Après, elle était là, à la porte de la chambre. Dix-sept secondes. Je les ai comptées. »
« Céline. »
« En manteau vert. Elle a rien dit. Elle a regardé mes escarpins, près du canapé. Puis ses pantoufles à elle, devant la porte. Et elle est repartie. »
Les pantoufles de Céline. Elle les avait laissées devant la porte de la chambre. Je les enjambais depuis des semaines.
« Thibault dit que Céline t’a demandé d’arrêter de dormir ici. Tu as refusé. »
« Bertrand voit tout, Guillaume. Si j’arrête, il me demande pourquoi, lundi, à la machine à café. Il me faisait déjà dire à quelle heure tu rentrais. J’avais besoin d’un dernier fichier. » Elle a regardé la chemise. « Et c’était pas du théâtre à chaque fois. Pas à chaque fois. »
Je n’ai rien répondu. Elle n’a rien ajouté. Ça tenait dans cette phrase, et elle ne l’a pas reprise.
Elle a fini par poser la casserole dans l’évier et s’asseoir en face de moi. Elle a tout dit d’un trait, comme une liste de courses.
Le premier enregistrement, le 14 janvier. Dans les toilettes du troisième, assise sur le couvercle, pendant que Bertrand parlait de la prime de Noël au bout du couloir. Son téléphone dans la poche de son gilet, la main dessus.
« J’ai fait vingt fichiers en trois mois. À chaque fois, je rentrais, je prenais une douche, je me demandais si j’avais encore une tête normale. »
« Et moi, je ne voyais rien. »
« Toi, tu regardais ton téléphone. »
Sa mère, à Vierzon, dans un EHPAD. 2 340 € par mois. Le contrat est au nom de Bertrand, qui s’est porté caution solidaire en septembre. Il lui a dit trois fois : « Ne t’inquiète pas pour ta mère. » Il y a une prime de 60 000 € après le 27.
« Soixante mille. Tu te rends compte de ce que ça veut dire, pour moi ? Cinq ans de l’EHPAD, presque. »
« Et Céline ? Elle t’a payée ? »
« Elle m’a rien offert. Le 13 janvier, elle m’attendait devant mon immeuble, à Boulogne, avec un sac Lidl à la main. Je m’attendais à des cris. Elle m’a dit : “Je ne peux rien vous donner.” » Apolline a souri, de travers, comme la chemise. « Et j’ai dit oui quand même. »
Dehors, un chat a renversé quelque chose. On a tourné la tête en même temps.
« Il y a un dernier truc. » Sa voix a changé. « Le 18 décembre, Bertrand m’a appelée dans son bureau. Il était de bonne humeur. Il m’a dit : “Guillaume m’a tout répété. Au petit déjeuner, en riant. Il ne sait même pas qu’il l’a fait.” »
« Je l’ai dit à Bertrand ? Quoi ? »
« Ce que Céline t’avait demandé la veille. »
Je n’ai pas bougé. Elle a répété la phrase, mot pour mot, comme on lit un ticket.
Et ça m’est revenu. Pas au petit déjeuner. Dans la voiture, le 18 au matin, avec un croissant à la main. Mickaël conduisait. J’avais appelé Bertrand sur le haut-parleur, pour le faire rire.
« Céline m’a demandé hier c’est quoi, Nordic Conseil. Cent vingt-trois mille par mois, tu te rends compte ? J’ai dit : c’est Bertrand qui gère. »
Il avait ri. « Mon vieux. » Il m’avait dit : « Je m’en occupe. »
Le soir même, il y avait un bouquet dans l’entrée. Des pivoines, avec une carte. J’avais lu la carte par-dessus l’épaule de Céline : « Merci pour votre vigilance. B. »
« Il est gentil, Bertrand », j’avais dit.
Elle avait regardé la carte. Puis elle m’avait regardé, moi. Elle n’avait rien répondu non plus, ce soir-là.
Je me suis levé. Je suis allé jusqu’à l’évier, j’ai ouvert le robinet, je l’ai refermé. J’ai eu honte. C’est la seule fois que je me le suis dit, cette nuit-là.
« Pourquoi tu me le dis ce soir ? »
« Parce que Thibault t’a tout montré cet après-midi. Et que demain, tu vas vouloir aller voir Bertrand, lui dire en face. Je te connais, maintenant. Un peu. » Elle a essuyé le bord de la casserole avec le pouce. « Si tu y vas, on perd tout. Mon fichier de la nuit dernière, Thibault, le registre. Tout. »
« Il t’a parlé de dimanche ? » ai-je demandé.
« Il va t’inviter. Chez lui. Il veut voir comment tu te tiens. »
Elle s’est levée aussi. Elle a pris mon visage entre ses mains, froides d’avoir tenu la casserole.
« Écoute-moi. Dimanche, chez lui, tu vas devoir mentir mieux que tu n’as jamais menti. Et il ne faut pas que tu lises dans mes yeux que j’ai peur. »
Le 17 décembre au soir, Céline était debout dans mon bureau, une feuille à la main.
« C’est quoi, Nordic Conseil ? 123 000 euros par mois ? »
Je n’avais pas levé les yeux de mon écran. « C’est Bertrand qui gère. »
Elle était restée une seconde de trop. Puis elle avait reposé la feuille sur le bureau, bien droite, et elle était sortie.
Quatre mois après, vendredi 17 avril, 17 h 30. Thibault m’a tendu la tablette dans le couloir, les deux mains, comme un plateau. Il avait les doigts moites. Je voyais le bord de l’écran briller.
« Migraine, ai-je dit. Envoie-moi tout par mail. »
Derrière la vitre de son bureau, Bertrand a levé les sourcils. Juste les sourcils. Il a continué de parler à son téléphone.
Thibault est resté avec les mains vides, dans le couloir. Il a dit : « Monsieur, vous… » Je lui ai dit : « Demain, Thibault. » Ce n’était pas une réponse, et il l’a pris comme telle.
Je suis rentré à pied jusqu’au RER. Le distributeur m’a donné mon ticket du premier coup, cette fois. J’ai gardé le ticket dans la main jusqu’au Vésinet.
Samedi 18, 8 h 30. Cabinet de Maître Moreau, près de la Madeleine. Ça faisait cinquante-deux jours que Céline était partie. Je les avais comptés dans le train.
Elle était debout près de la fenêtre, de dos. Anorak vert. Elle s’est retournée.
Ses cheveux étaient courts, coupés à la maison, chez sa mère. Je cherchais ses boucles d’oreilles. Il n’y en avait pas. Les émeraudes, c’était Apolline qui les avait choisies. Je n’ai pas prononcé ce nom-là.
« Bonjour, Guillaume. »
« Céline. »
Je ne savais pas où mettre mes mains. Je les ai mises sur mes genoux, comme à l’école.
« T’as maigri », ai-je dit. Ça ne voulait rien dire. C’était la seule phrase que j’avais préparée dans le train.
« Toi aussi. Tu manges ? »
« Des pâtes. »
« Ah bon. Tu sais les faire ? »
Moreau a dit : « Je vous laisse dix minutes », et elle a fermé la porte derrière elle.
Céline s’est assise. Elle a posé sur la table un thermos de métal bosselé, celui de sa mère. Elle a dévissé le gobelet, elle l’a rempli, elle me l’a poussé du bout des doigts. Du café noir, trop sucré. Je l’ai bu.
« Je suis pas là pour le pardon », a-t-elle dit. « Je te le dis tout de suite, pour que tu perdes pas ton temps. Ni le mien. »
« Je voulais juste… »
« Pas aujourd’hui. »
Elle a sorti une chemise cartonnée, puis une feuille pliée en quatre. Dans un coin, agrafé, un petit ticket blanc.
« Le Kbis de la SCI Les Mélèzes. Trois euros cinquante-deux. Je l’ai demandé au greffe en ligne, j’ai payé avec ma carte. J’ai gardé le ticket. » Elle a tapoté le coin du doigt. « Un ticket, c’est pas un souvenir. C’est une preuve. »
J’ai posé mon index sur la première ligne du Kbis. Comme je fais maintenant. Une ligne à la fois.
Associé à 99 % : Nordic Conseil, Luxembourg. Gérante : Marie-Christine de Saint-Pierre. Objet : propriété et location d’un chalet à Courchevel.
« Les Mélèzes », ai-je dit.
« Le chalet où tu as passé deux Noëls. Avec leur saumon. » Elle n’a pas souri. « Nordic Conseil, c’est le trou. Les Mélèzes, c’est où il va. »
« Et le divorce ? »
Elle a pris son temps. Elle a rebouché le thermos.
« Les parts de LDL, elles sont communes. Tu peux pas les céder sans mon accord. Bertrand voulait vendre avant la fin avril. Il lui fallait que je sois hors jeu. » Elle m’a regardé droit. « Je suis pas partie pour le piège, Guillaume. J’ai utilisé mon départ pour le piège. »
Je n’ai pas dit que je l’avais cru fâchée, ou lassée, ou fatiguée de moi. Je n’ai rien dit. Un ticket de 3,52 € était posé entre nous, sur la table d’une avocate, et c’était elle qui avait fait la queue au greffe.
Moreau est revenue. Elle s’est assise sans bruit. Elle avait un agenda ouvert.
« Voilà ce qu’on fait, monsieur. Jeudi 23, 9 heures, dépôt de plainte au nom de la société, au parquet de Nanterre. Le dossier n’est pas complet. Il faut qu’il le soit d’ici là. »
« Et d’ici là ? »
« Vous allez à Gennevilliers comme avant. Vous ne dites rien. À personne. » Elle a laissé un temps. « Cinq jours. Vous en êtes capable ? »
J’ai regardé Céline. Elle regardait la fenêtre.
« Je sais pas. »
« Bien. Au moins, c’est honnête », a dit Moreau.
J’ai bu le fond du café. Il était tiède. Céline a remis le thermos dans son cabas, entre un paquet de mouchoirs et une boîte de Doliprane.
« Ta mère ? » ai-je demandé.
« Elle monte les quatre étages à quatre pattes, quand je regarde pas. Elle dit que c’est de la rééducation. »
J’ai failli rire. Elle aussi, peut-être. Ça a duré un quart de seconde.
Mon téléphone a vibré dans ma poche. Le mien, pas celui de Bertrand : l’autre était resté dans le tiroir de l’entrée, sous les clés. Je l’ai sorti, sous le regard des deux femmes.
Un SMS. Onze heures dix.
« Dimanche 20 h chez nous. Marie-Christine fait son saumon. Ne dis pas non. »
Cinq jours. Je venais de les compter sur mes doigts, sous la table.
« Céline mange correctement, là-bas, à Roubaix ? »
Marie-Christine m’a posé la question en me servant le saumon.
Mais avant le saumon, il y avait eu l’apéritif. Bertrand m’avait ouvert la porte lui-même, en chemise, un verre de blanc dans chaque main. Il m’avait serré contre lui, deux tapes dans le dos.
« Alors, mon vieux ? T’as une tête de papier mâché. »
« Je dors mal. »
« C’est la pression. Dans huit jours, c’est fini, tu verras. » Il m’avait guidé vers le salon. « Six mois aux Mélèzes, je te l’ai dit. Tu ne sais pas ce que tu rates, là-haut, en avril. Le chalet, la neige qui fond, le silence. »
J’avais bu mon verre trop vite. Marie-Christine avait apporté des gougères, tièdes, dans une assiette à liseré doré. C’est elle qui avait choisi les assiettes, comme elle avait choisi les bouquets.
Retour à la table. Dimanche 19 avril, 20 h 25. Le saumon. Une spatule en argent, un filet de beurre blanc, une pomme de terre vapeur.
Je n’ai jamais dit Roubaix. J’ai dit « chez sa mère ». Chez Bertrand, personne ne m’a jamais demandé où.
« Elle mange bien, oui. »
« Tant mieux. À notre âge, on maigrit vite quand on est seule. »
Elle a souri. Bertrand a coupé le pain. J’ai regardé la nappe, blanche, repassée, avec les plis du placard. J’ai découpé mon saumon en carrés de deux centimètres. Je les ai comptés : neuf.
Bertrand la fait suivre. Depuis février, sans doute. Depuis le jour où elle est partie, avec sa valise et le thermos. Je venais de le comprendre en trois secondes, une fourchette en l’air, et il fallait manger.
Je ne l’ai pas dit. Je n’ai pas bougé. J’avais promis cinq jours.
J’étais venu à pied. Onze minutes. La voiture est restée au garage : son GPS est à Bertrand, comme le reste.
« Alors, le conseil de jeudi, ça t’a plu ? » a dit Bertrand, la bouche pleine. « Le buffet, je trouve que c’est bien. Pas de petits-fours. Du salé, du solide. Les gens, le matin, ils ont faim. »
« Ouais. Bien. »
« Et le plan de table ? »
« Je me mets où tu veux. »
Il a ri. Marie-Christine aussi, en reposant sa fourchette.
Au fromage, il a sorti une pochette de sa veste, qu’il avait laissée sur le dossier de sa chaise. Une feuille. Un stylo-bille, qu’il a posé dessus.
« Un dernier papier pour lundi, mon vieux. Rien. Une formalité. »
Je l’ai prise. J’ai lu le titre, avec mon doigt, en dessous : « Ordre de virement exceptionnel. » 1 900 000 €. Bénéficiaire : Nordic Conseil. Motif : « honoraires de structuration ». Date d’exécution : vendredi 24.
Un million neuf cent mille. Mon doigt s’est arrêté tout seul sur la date.
« Je le lirai demain », ai-je dit.
Bertrand a arrêté de mâcher.
« Depuis quand tu lis ? »
« Depuis que j’ai plus personne pour le faire à ma place. »
Il m’a regardé trois secondes. Puis il a ri, très fort, la tête en arrière, et il a tapé sur la table. Le verre de Marie-Christine a tremblé.
« Elle est bonne, celle-là ! Elle est bonne ! » Il a essuyé l’œil du dos de la main. « Tu vois, Marie-Christine ? Ça fait vingt ans que je lui dis de s’y mettre. »
Il était soulagé. Ça s’entendait. Un homme qui rit comme ça vient de poser un poids.
Marie-Christine regardait son assiette. Elle a fait glisser une arête sur le bord, du bout de la fourchette, très lentement, et elle n’a plus levé les yeux avant le dessert.
Il a repris le papier, l’a plié en trois, l’a remis dans sa veste. Et il a changé de voix. Plus douce. Plus basse.
« Apolline est une gentille fille, tu sais. Sa mère est malade. Il faut en prendre soin, hein ? »
« Oui. »
« On est d’accord. »
Il m’a servi du vin. Le troisième verre. Je n’en ai bu que la moitié, et il l’a vu. Il voit tout.
Au dessert, une tarte aux poires. Bertrand en a repris deux fois et il a parlé du buffet pendant dix minutes. Je disais « oui » aux bons endroits. Je comptais les fois : onze.
Le café, à 22 h 50. Marie-Christine m’a raccompagné jusqu’à la grille et m’a pris les mains. Elle sent le beurre et la lavande. « Tu es tout pâle, Guillaume. Mange. »
Je suis rentré en marchant sur le trottoir, du côté des pavillons éteints.
À 23 h 20, la maison. L’alarme a bipé. Mon code, pas celui de Céline.
Dans l’entrée, j’ai tout de suite vu que quelque chose manquait. Le manteau d’Apolline, sur la patère. Son sac. Ses escarpins, qui traînaient près du canapé depuis jeudi.
J’ai monté l’escalier. Le placard de la chambre d’amis était ouvert. Vide. Six cintres vides, qui se balançaient encore un peu.
Sur la commode, ses clés. La clé de la maison, celle que je lui avais donnée en novembre, posée dans le bol à monnaie, entre deux pièces de dix centimes. À côté, un Post-it jaune.
« Pardon. »
Je suis resté devant, un long moment. L’écriture était penchée, la boucle du P un peu trop ronde. Je l’ai décollé, je l’ai remis, je l’ai décollé encore.
Je suis redescendu. Dans le tiroir de l’entrée, le téléphone de société a vibré. C’était Bertrand : « Bien rentré ? Merci pour ce soir, mon vieux. »
Je n’ai pas répondu.
Mon vrai téléphone, lui, avait trois appels manqués. Le même numéro. 23 h 41, un message vocal.
Maître Garnier. J’ai posé le doigt sur l’écran.
« Guillaume. Rappelez-moi. Pas demain. Ce soir. »
Lundi 20 avril, 8 h 41. Mon badge a fait un bip rouge, à la grille de Gennevilliers.
Je l’ai passé une deuxième fois. Rouge. Une troisième, plus lentement, comme si ça changeait quelque chose.
Le vigile est sorti de sa cabine. Il est là depuis neuf ans, il me dit bonjour tous les matins en regardant mes chaussures.
« Monsieur Lambert-Duval. On m’a dit… Je suis désolé, hein. Moi, je fais ce qu’on me dit. »
« Qui t’a dit ? »
« Le DAF. Hier soir, par mail. Il paraît que vous prenez du repos. »
J’avais rappelé Garnier dimanche à 23 h 50. Il avait dit : « Ne bougez pas de chez vous demain. Je vérifie quelque chose. » Je n’avais pas écouté. Je n’écoute pas, c’est connu.
J’ai attendu sur le trottoir. À 9 h 12, Thibault est sorti par la porte vitrée. Un carton dans les bras, un agent de sécurité à chaque coude. Dans le carton, une plante grasse, un chargeur, un mug.
Il m’a vu. Il n’a pas ralenti. Il a dit une seule chose, en passant, très bas.
« Faute grave, Monsieur. »
Je suis resté un moment devant la grille. Puis je suis allé au bar-tabac, en face, prendre un café au comptoir. 1,50 €. La carte passait encore, ce jour-là. Le patron m’a regardé, la machine à la main, et il a dit : « Ça va pas, monsieur Lambert ? » Il me connaît depuis dix ans. Je lui ai répondu : « Un lundi. »
À 9 h 30, mon téléphone personnel a sonné. Un mail adressé aux cent quarante salariés, copie à moi. Signé Bertrand de Saint-Pierre : « Guillaume prend quelques jours de repos bien mérités. J’assure l’intérim avec la sérénité qui s’impose. »
Bien mérités. J’ai relu ces deux mots huit fois, debout sur le trottoir, avec ma main droite dans ma poche.
Ce lundi-là, à 18 h, Bertrand a appelé. Sur le téléphone de société, resté dans le tiroir de l’entrée : je l’ai décroché en rentrant, pour qu’il me voie à la maison.
« Mon vieux. Repose-toi. Tu as une tête à faire peur, vraiment. »
« Je me repose. »
« Tu vois ? Tu m’écoutes enfin. »
C’était mon troisième mensonge en quatre jours. Je me suis rendu compte que le premier m’avait coûté deux secondes, et celui-là, aucune.
Mardi 21 avril, 14 h 20. Le Leclerc.
Je n’avais plus rien dans le frigo. Je ne savais pas où on achète les pâtes. J’ai fait le tour deux fois, avec un panier rouge. Des pâtes, un litre de lait, une boîte de Doliprane. Je me suis dit : c’est ça, ce qu’elle achetait. Moi, je ne regardais jamais le sac.
À la caisse, la carte a été refusée. J’ai réessayé. Refusée. La caissière, vingt ans, un badge à son nom que je n’ai pas lu, a levé les yeux, très poliment, très vite.
« Vous avez une autre carte ? »
« J’ai que celle-là. »
J’ai fouillé mes poches. Des pièces, au fond, de la monnaie du RER. Quatre euros soixante-dix, en pièces de dix et de vingt centimes. Je les ai comptées sur le tapis, une à une. La file derrière moi se taisait.
« Il manque encore six euros quatre-vingts », a-t-elle dit.
Une main a passé un billet de vingt par-dessus mon épaule.
C’était Mickaël. Quatorze ans que je le vois de dos, au volant. Je ne l’avais jamais vu de face, dans une file, avec une baguette sous le bras.
« Je vous la rends pas, Monsieur. C’est un prêt. »
« Mickaël. Comment tu… »
« J’habite à côté. Je vous ai vu entrer. » Il a regardé la caissière, puis moi. Il a baissé la voix. « Faut que je vous dise un truc. Madame Céline, elle est partie depuis fin février. Je croyais que vous saviez. »
« Tu savais ? »
« Je croyais que vous saviez, Monsieur. »
Je n’ai pas crié. Je n’ai rien dit non plus. J’ai pris le sac, j’ai pris le ticket de caisse qu’elle me tendait, et je l’ai plié en quatre dans mon portefeuille.
Sur le parking, le ticket était encore tiède dans ma main : 11,50 €. Je ne me rappelais pas la dernière fois que j’avais vu le total d’une course.
Mickaël m’a serré le bras. Pas longtemps. Il est reparti sans se retourner.
Mercredi 22 avril, 7 h 10. Le mail de Garnier est arrivé dans ma boîte personnelle. Objet : « LISEZ. » En majuscules, avec un point.
J’ai posé mon doigt sous la première ligne. Une ligne à la fois. Une heure dix, pour six pages. Je ne les ai pas lues vite. Je les ai lues.
Une plainte. Déposée par Bertrand de Saint-Pierre, associé, contre moi. Abus de biens sociaux. Faux et usage de faux. Soixante virements du vendredi, 7 412 380 €, et ma signature en bas de chacun.
Annexe 1, les virements. Annexe 2, les bilans. Annexe 3, les statuts.
Annexe 4.
« Attestation de Mademoiselle Apolline Fabre, chargée de communication. Je soussignée, déclare sur l’honneur que Monsieur Guillaume Lambert-Duval était informé de l’ensemble des opérations de la société et m’a demandé de n’en parler à personne. Fait à Gennevilliers, le 21 avril, à 11 h 12. »
Mon doigt est resté sur « m’a demandé de n’en parler à personne ». C’était faux. Je ne lui avais jamais rien demandé de ce genre.
En bas, la signature.
Une boucle en haut, un trait qui monte, un petit point au bout. Un A.
Je l’avais vue sur cent Post-it. Sur la porte du frigo, sur mon écran, sur le pare-soleil de la voiture, une fois. « Bonne journée. A. »
Je n’avais pas le moindre doute.
« Allô, c’est moi. Apolline. Je sais pas si tu vas écouter jusqu’au bout, mais je le fais d’une traite, sinon je vais raccrocher. »
« Il est 22 h 03. Je suis dans la salle de bains, avec le robinet ouvert pour qu’on m’entende pas. J’ai signé. Ce matin, 11 h 12, dans son bureau. »
« C’est une attestation. Elle dit que Guillaume savait tout et qu’il m’a demandé de me taire. C’est faux. Tu le sais, je le sais, et lui, il le sait pas encore. »
« Bertrand m’a dit : “Vendredi, je retire ma caution pour l’EHPAD de ta mère.” Voilà. 2 340 € par mois, j’ai pas ça. Ma mère me reconnaît un jour sur deux. »
« Alors j’ai signé. Comme tu m’avais dit lundi. Tu te rappelles ? “Si Bertrand te demande de signer quelque chose contre Guillaume, signe.” Je pensais pas que ça viendrait si vite. »
« Mes fichiers sont chez Maître Moreau, sur son serveur. Les vingt, depuis le 14 janvier. Les originaux, pas des copies. Personne peut y toucher. Ce qui est faux, c’est la feuille. Pas moi. »
« Dis-le à Guillaume. Pas moi. Je pourrai pas. Je lui ai laissé un mot, je lui ai pris mes affaires, je suis chez une copine à Boulogne. Dis-lui juste que je suis désolée. Qu’il lise. Qu’il lise tout, cette fois. »
« Voilà. C’est fini. Je raccroche. »
Ça fait quatre minutes, un peu plus, avec les silences. Le téléphone était posé sur une toile cirée jaune à petits carreaux, au quatrième étage d’un immeuble de Roubaix sans ascenseur.
C’était mercredi 22 avril, 18 h 10. J’avais pris deux trains. Le téléphone de société était resté dans le tiroir de l’entrée, au Vésinet. Je n’avais pas prévenu Mickaël. J’ai monté les quatre étages en comptant les marches : quatre-vingt-quatre.
Sur le palier du troisième, une voisine m’a laissé passer sans me regarder. Ça sentait le chou et l’eau de Javel. Dans l’escalier, la rampe était usée, brillante, à la hauteur de la main de quelqu’un qui monte en s’y accrochant.
Josiane était dans son fauteuil, la couverture sur les genoux, le déambulateur à côté. Sa hanche, opérée le 23 février. Elle m’a regardé depuis le fauteuil, et j’ai attendu qu’elle parle.
« Tu as monté les escaliers, Guillaume. »
« Oui. »
« C’est bien. Assieds-toi. »
C’est tout ce qu’elle m’a dit. Elle a posé la main sur la mienne, une seconde, comme on tapote un animal qui a eu peur. Puis elle a poussé le déambulateur et elle est partie dans sa chambre, en laissant la porte ouverte d’un doigt.
Céline avait appuyé sur « lecture » sans rien dire. Elle était assise en face de moi, son anorak vert sur le dossier de la chaise, les mains à plat sur la toile cirée.
« Elle a signé parce que je le lui ai demandé, Guillaume. »
« Tu lui as dit de signer contre moi ? »
« Je lui ai dit de signer si Bertrand le demandait. Lundi. » Elle a repris son souffle. « Il fallait que Bertrand croie qu’il avait gagné. Qu’il sorte sa feuille, qu’il la montre, qu’il se sente tranquille. Un homme tranquille parle. »
« Tu pouvais me le dire, Céline. Avant. Au moins un mot. »
« Tu aurais couru chez Bertrand. » Elle l’a dit sans méchanceté. « Tu lui répètes tout. Vingt ans. Tu l’as fait en décembre, en riant, dans une voiture. »
Je n’ai rien dit. Elle savait déjà. Elle avait tout lu avant moi, depuis le début.
« Et si elle avait refusé ? »
« Il aurait retiré la caution quand même. Et il aurait trouvé quelqu’un d’autre. Au moins, là, elle a gardé ses originaux. »
Je regardais le téléphone, devenu noir. J’avais passé une heure dix sur six pages, ce matin-là, et la signature, je l’avais reconnue en une seconde.
« J’ai lu la page, pas la personne », ai-je dit.
Céline n’a pas répondu. Elle a haussé une épaule.
J’ai sorti mon téléphone personnel. Un SMS de Bertrand, mardi, 21 h 31, que je n’avais pas ouvert. Je l’ai lu avec le doigt, sur la toile cirée, pour que Céline le lise aussi.
« Vendredi, chalet. Apolline vient. On règle ça entre nous. »
« Il m’invite à Courchevel », ai-je dit.
« Il t’invite à signer. » Elle a reposé l’écran. « Vendredi, il va t’emmener là-bas, avec elle, sans Marie-Christine, sans téléphone. Il va te faire signer le virement, le papier du dimanche, un autre peut-être. »
« Et moi, je fais quoi, là-haut ? Je lui souris ? »
« Tu manges. Tu bois un peu. Tu écoutes. » Elle a rempli un bol de soupe, dans la casserole posée sur la plaque, un sachet de poireaux-pommes de terre, et elle l’a posé devant moi. « Tu fais ce que tu fais depuis vingt ans. Sauf que, cette fois, c’est nous qui avons les oreilles. »
« Et jeudi ? »
« On la dépose quand même. Au nom de la société. Moreau a rendez-vous avec le parquet de Nanterre. Ce que Bertrand a déposé contre toi, il l’a déposé trop vite. Il faut que quelqu’un d’autre dise la même chose avant lui. »
Je n’ai pas touché au bol tout de suite. Josiane toussait dans la chambre. Il y avait, sur le frigo, une photo de nous deux à la mairie de Roubaix, le 12 mai 2017. Je souriais en regardant l’objectif. Elle, en regardant le maire.
Elle a fouillé dans son cabas. Elle en a sorti un vieux Samsung, noir, avec une fissure dans l’angle, celui de sa mère. Elle l’a posé sur la table, entre mes mains et le thermos. Sur l’écran, un petit cercle rouge clignotait.
« Il enregistre déjà », a-t-elle dit. « Tu vas le faire parler. Il parle toujours devant toi. »
Le Samsung de Josiane sentait encore la soupe aux poireaux.
Je l’avais glissé dans ma chaussette gauche vendredi matin, et il me grattait la cheville avec sa fissure. Mais avant la route, il y a eu jeudi.
Jeudi 23 avril, 9 h, parquet de Nanterre. Moreau marchait devant moi, Thibault derrière, avec une pochette en carton sous le bras. Une policière nous a installés dans un bureau sans fenêtre.
« Vous avez trois phrases à dire, monsieur Lambert-Duval, a dit Moreau. Pas quatre. »
Je les ai dites. Gérant de Lambert-Duval Logistique. Cinq ans de virements signés sans lecture. Plainte au nom de la société contre Bertrand de Saint-Pierre.
Après, il y a eu le dossier. Quarante-sept pages, imprimées recto seul. La policière m’a tendu un stylo.
« Vous pouvez signer, monsieur. C’est le texte que vous avez entendu. »
« Je sais. Je lis. »
J’ai posé le doigt sur la première ligne. Une ligne à la fois. Moreau a regardé sa montre à la page douze, puis elle a arrêté de la regarder. Thibault a fini son gobelet d’eau et celui de sa voisine.
Il était 11 h 25 quand j’ai signé la page quarante-sept. La policière a tamponné. Elle a dit : « Normalement, les gens signent en cinq minutes. »
« Normalement, moi aussi », ai-je répondu.
Vendredi 24, 11 h 40. La Range Rover de Bertrand s’est garée devant le portail du Vésinet. J’avais repris le téléphone de société dans le tiroir de l’entrée. Il fallait qu’il bouge avec moi. Le vrai téléphone, le mien, était resté chez Moreau.
Bertrand a baissé sa vitre.
« Elle te va toujours bien, cette montre. »
« C’est un beau cadeau. »
Il a ri. Apolline était sur la banquette arrière, son sac sur les genoux, un pull gris, les cheveux attachés. Elle a dit bonjour à la vitre.
Sept heures de route. Le GPS de bord annonçait 19 h 28 d’arrivée, et Bertrand ne l’a pas regardé une seule fois. Il savait déjà.
Après Mâcon, il s’est mis à parler.
« Tu te souviens du 2 décembre 2016 ? »
« Quatre-vingt mille. »
« Quatre-vingt mille euros, mon vieux. Tu avais la tête d’un lapin dans les phares. Sans moi, tu faisais des cartons à Montluçon. »
« Je me souviens. »
Il tapotait le volant avec deux doigts. Il a raconté la banque, le directeur d’agence, sa propre signature. Pas un mot sur le loyer du bureau. Sept mois, 640 € par mois. Il n’a jamais su qui les avait payés.
Moi, je pensais au thermos de Josiane, posé sur la toile cirée jaune. À la soupe sur la plaque. Je regardais les camions.
« T’es silencieux », a dit Bertrand.
« Je pense à lundi. »
« Lundi, tout le monde sera content. Même toi. »
Apolline n’a pas dit un mot de tout le trajet. Dans le rétroviseur, je voyais ses mains sur son sac, les phalanges blanches.
Il a mis la radio. Nostalgie. Une chanson de 1989 que nous avions dansée tous les deux, dans un entrepôt vide, la veille de l’ouverture de Gennevilliers. Il l’a chantée avec la voix de basse qu’il a quand il est heureux.
Sur l’aire après Lyon, il a payé trois cafés, 4,50 €.
« Je t’invite. Comme toujours. »
Ma carte était bloquée depuis mardi. Dans mon portefeuille, il y avait un billet de vingt euros et un ticket plié en quatre. 11,50 €. Pâtes, lait, Doliprane. J’ai touché le papier du bout des doigts, et j’ai remercié.
Apolline est allée aux toilettes. Elle est revenue avec un paquet de mouchoirs, qu’elle a gardé dans la main jusqu’à Moûtiers.
Au-dessus d’Albertville, la route s’est mise à monter en lacets. Il y avait de la neige sale dans les fossés et des barrières de pierre tous les cent mètres. Bertrand a ralenti. Il connaissait chaque virage.
Le chalet est apparu à 19 h 30. Deux étages de bois sombre, des volets rouges, un balcon qui faisait le tour. Aucune lumière. Marie-Christine était restée à Paris. Bertrand avait dit qu’elle avait un dîner.
Au seuil, sur une chaise de montagne, il y avait un panier en osier.
« Règle du chalet », a dit Bertrand en riant. « Les téléphones à l’entrée. On est entre nous, ce week-end. »
Il a posé le sien le premier. Un iPhone dans sa coque noire. Apolline a sorti son téléphone de travail de la poche de son manteau et l’a déposé sur le sien, sans me regarder. Son sac, elle l’a gardé sur l’épaule.
J’ai posé mon téléphone de société. Il a vibré une dernière fois sur l’osier. Ma chaussette gauche pesait trois cents grammes de plus que la droite.
« Tu boites », a dit Bertrand.
« Un caillou. Dans la chaussure. »
« Tu devrais faire attention où tu marches, mon vieux. »
Il a ri encore, et il a ouvert la porte.
Dîner à 20 h 15, dans une salle à manger en bois clair, avec des skis anciens accrochés au mur. Une fondue, trois bouteilles de bourgogne alignées sur le buffet. Bertrand a rempli mon verre. Puis le sien, puis celui d’Apolline, puis le mien. Il ne comptait pas.
J’ai bu le premier verre. Les deux suivants sont allés dans le pot d’un ficus, derrière ma chaise.
À 22 h, Bertrand s’est levé. « Je descends chercher la bonne bouteille. À la cave. Ne bougez pas. »
Apolline a regardé l’escalier jusqu’à ce que ses pas disparaissent. Elle n’a rien dit. Moi non plus.
Je suis allé aux toilettes, au bout du couloir. La porte du bureau était entrouverte. Une lampe de bureau allumée.
Sur la table, il y avait un classeur bleu. Sur la tranche, en lettres blanches : HALDEN CAPITAL — Nordic Holding.
« Quarante et une minutes, d’après le fichier. »
C’est Moreau qui me l’a dit, samedi, en posant son doigt sur l’écran du Samsung. Mais vendredi soir, à 22 h 06, dans le couloir du chalet, je ne savais même pas si le vieux micro, sous la fissure de l’angle, entendait encore quelque chose.
Je n’ai pas touché au classeur bleu. Je suis revenu à table, j’ai allongé la jambe sous la nappe, la chaussette contre le pied du buffet. Le plus près possible.
Bertrand est remonté de la cave avec un pommard de 2010. Il l’a débouché lui-même, il a servi. Il a ri tout seul avant même de s’asseoir.
« Tu bois pas, ce soir », a-t-il dit.
« Je bois. Je regarde aussi. »
« Regarde quoi ? »
« Toi. Tu as l’air content. »
Il a levé son verre vers Apolline. Elle a levé le sien un centimètre au-dessus de la table, et elle l’a reposé.
« Je suis content, mon vieux. Lundi, ça fait vingt ans que j’attends lundi. »
« Je voudrais comprendre, avant. » J’ai pris la voix de quelqu’un qui n’a rien lu. Je la connaissais, je l’avais utilisée pendant vingt ans. « Nordic Conseil. C’est qui ? »
Il m’a regardé. Une seconde, deux secondes. J’ai senti la sueur dans le dos. Puis il a éclaté de rire, la tête en arrière, et il a tapé sur la table.
« C’est moi. Nordic, c’est moi. C’est moi et c’est Marie-Christine. »
Apolline n’a pas bougé. Elle fixait la nappe.
« Vingt ans, Guillaume. Vingt ans à la seconde place. Tu passes à la télé, je fais les bilans. Tu remercies les clients, tu remercies ta femme, tu remercies Mickaël, tu remercies même le gardien. Moi, tu m’as remercié combien de fois ? »
Je n’ai pas répondu. J’ai cherché dans ma tête une interview, une seule, un discours de vœux, un dossier de presse avec son nom dedans. Je n’en ai pas trouvé.
« Je me suis payé, voilà. Cinq ans. Pas plus que ce que je valais. »
« Et Halden ? »
« Halden. » Il a eu un petit sourire. « Un fonds, tu parles. Une boîte aux lettres à Luxembourg et un avocat qui écrit bien. Halden, c’est Nordic Holding. Nordic Holding, c’est moi. »
Il s’est penché pour me servir un deuxième verre, que je n’ai pas bu.
« Je rachète LDL à moi-même, trente et un millions. Avec une dette que je me prête à moi-même, que tu garantis, toi, avec tes neuf millions, de ta main. Dans six mois, il ne reste rien dans la boîte. Je sors avec l’argent. Toi, tu restes avec les signatures. »
« Et les cent quarante salariés ? »
« Ils retrouveront du travail. Il y a des entrepôts partout autour de Gennevilliers. Des gens qui portent des cartons, on en trouve. »
Je me suis assis plus droit. Ma jambe sous la table ne bougeait plus. Les cent quarante, je les connaissais presque tous par le prénom. Le gardien de nuit avait fêté ses soixante ans en février, et j’étais venu avec une bouteille. Quand j’ai regardé la pendule du buffet, elle indiquait 22 h 31, et Bertrand parlait de la Suisse.
Il a sorti de sa veste un papier plié en quatre. Je l’avais déjà vu dimanche. « Ordre de virement exceptionnel. » 1 900 000 €. Nordic Conseil. Il l’a lissé du plat de la main, avec un stylo posé dessus.
« Signe-moi ça, qu’on soit tranquilles. Date du jour, tout est prêt. »
« Je le lis demain matin. À jeun. »
« À jeun. » Il a répété le mot comme on goûte un plat. « Tu es devenu sérieux, toi. Bon. Demain matin. Je ne vais pas me fâcher pour une nuit. »
Il a repris le papier. Il l’a replié, bien en quatre, et il l’a remis dans sa veste.
J’avais peur. Pas de lui. Du bruit que ferait ma propre voix si je disais autre chose.
Il s’est levé pour attiser le feu. Il a retourné une bûche avec le tisonnier, deux fois, sans se presser. Dos tourné, il a continué, sans que personne ne lui demande rien.
« Elle a posé une question, en décembre. Une seule. “C’est quoi, Nordic Conseil ?” Ta femme. À la table de ta cuisine. »
Je n’ai rien dit.
« Je lui ai envoyé des fleurs. » Il a souri vers les flammes. « Des pivoines, en décembre. Ça coûte une fortune. Elle les aurait lues, les cartes, si elle avait été comme nous. Mais non. Une caissière reste une caissière. Elle ne lit pas ce qu’elle ne comprend pas. »
Il avait tort, et il ne le savait pas. Je ne suis pas sûr d’avoir eu envie de le lui dire à ce moment-là. Je pensais à la boîte LU, dans le placard de la cuisine, neuf ans de tickets de caisse rangés par mois. Celle qui comprenait tout.
« Une caissière, a répété Bertrand. Tu la regrettes, hein ? »
« Elle n’a rien dit », ai-je répondu.
« Voilà. Elle a pris ses fleurs, elle est partie chez sa mère. Dans le fond, c’est ce qu’on lui demandait. »
Apolline s’est levée. Elle a pris le plateau, elle a rempli trois tasses à la cuisine, et elle les a apportées sans que sa main tremble. Elle en a posé une devant moi. Elle m’a regardé une seconde. Pas plus.
Son sac était sur le canapé, à deux mètres. Elle l’avait laissé là en entrant, entrouvert.
Il a vibré.
Un seul coup, long, sourd, contre le cuir du canapé. Puis un deuxième.
Bertrand a tourné la tête. Sa tasse était à mi-chemin de sa bouche.
« C’est quoi, ça ? »
« Ma mère, a dit Apolline. L’EHPAD. »
Samedi 25 avril, 6 h 10. La Range Rover descendait vers Moûtiers dans le noir, et c’était Apolline qui conduisait.
Bertrand dormait sur la banquette arrière, la bouche ouverte, la veste roulée sous la tête. Il avait voulu repartir à l’aube. Un déjeuner à Paris, avait-il dit. Il n’avait pas dit avec qui.
Avant de partir, à 5 h 20, il m’avait tendu le papier de 1 900 000 €. Il avait les yeux rouges.
« Alors ? Tu as lu ? »
« Oui. Je ne signe pas. »
Il m’a regardé comme on regarde un chien qui parle. Puis il a haussé les épaules.
« Lundi, alors. Tu signeras tout, lundi. Ça ne change rien. »
Il a repris son téléphone dans le panier en osier. Moi, le mien. Personne n’a regardé ma chaussette.
Sur la route, Apolline a parlé sans bouger les lèvres, les yeux sur le virage.
« Lundi. Je me lève quand tu auras fini de lire. Pas avant. »
« Et si je n’ai pas fini ? »
« Tu auras fini. Je t’attendrai. Je n’ai plus que ça à faire. »
Elle a mis son clignotant. Dans le rétroviseur, Bertrand ronflait.
Il m’a déposé au Vésinet à 13 h 25. Apolline est repartie avec lui, direction Boulogne. Il a baissé sa vitre pour crier : « Repos, demain ! Dimanche, on se repose ! » Il a rigolé. Je suis resté sur le trottoir, devant mon propre portail, avec mon sac de week-end.
À 17 h 40, j’étais dans le RER A. Seul. Le distributeur de tickets du Vésinet-Centre, je savais m’en servir. Il m’avait suffi de lire l’écran. Pendant deux minutes, j’ai regardé les gens autour de moi. Personne ne me regardait. C’était reposant.
Chez Moreau, près de la Madeleine, ils étaient quatre dans la salle de réunion. Thibault. Apolline, arrivée avant moi par un autre chemin. Moreau. Et un homme en veste grise, un commissaire de justice, qui avait posé un petit ruban de scellés sur la table.
« On commence, a dit l’homme en gris. Le téléphone, s’il vous plaît. »
J’ai retiré ma chaussette. Je l’ai posée sur la table avec le Samsung de Josiane, qui sentait toujours la soupe.
Il a branché, copié, écouté douze minutes au hasard, vérifié l’heure, la durée, la date. Ça faisait 41 minutes et quelques secondes. Il a mis la copie dans une enveloppe, scotché, signé, fait signer.
« Voilà. C’est constaté. »
« Et le parquet ? » ai-je demandé.
Moreau a croisé les doigts.
« Une enquête préliminaire a été ouverte hier. Mais personne ne bougera avant lundi 14 h. Ils ont un planning, des audiences, des procédures. Je n’ai pas pu obtenir mieux. »
« Donc l’assemblée… »
« Aura lieu. À 10 h. Avec lui dans la salle. » Elle m’a regardé sans sourire. « Le 27 à 10 h, c’est vous. Pas nous, pas la police. Vous. »
« Je sais. »
« Non. Vous ne savez pas encore. Mais vous allez le savoir. »
Thibault a sorti de son sac un classeur à anneaux. « Pour l’alarme, Monsieur. J’ai retrouvé le mode d’emploi en ligne. Trente-huit pages. Je l’ai imprimé. »
Je l’ai pris. C’était le premier mode d’emploi que je tenais depuis des années.
Je suis rentré au Vésinet à 22 h. Bertrand surveillait la maison, il fallait qu’il me voie rentrer.
Le dimanche 26, de 14 h à 16 h 30, j’ai lu les trente-huit pages. Une ligne à la fois, le doigt sur le papier, assis sur le carrelage de la cuisine. Je n’avais jamais lu un mode d’emploi. Bertrand m’avait offert l’alarme pour mes quarante-cinq ans, et il avait mis son propre numéro dans l’appli, sans me le dire.
Page trente et une : « Gestion des contacts de notification ». Dans la liste, deux noms. Le mien. Celui de Bertrand de Saint-Pierre.
J’ai appuyé sur son nom. L’appli m’a demandé : « Êtes-vous sûr de vouloir supprimer ce contact ? »
« Oui », ai-je dit à voix haute, à personne.
J’ai attendu le message de confirmation. Il est venu. Une seule ligne, en vert.
À 23 h 50, le bip d’une alarme que quelqu’un désarmait. Quatre chiffres. 1-2-0-5.
Céline est entrée par la cuisine, avec son anorak vert. Elle n’a pas allumé le plafonnier. Elle a ouvert le placard sans chercher, elle a pris la boîte LU et l’a posée sur la table, entre mes mains et le classeur de Thibault.
« Montre-moi. »
Je lui ai montré. Le protocole de cession, cent douze pages. Elle s’est assise en face de moi et elle a mis un doigt sur la première. Le même geste que moi. Je ne lui avais jamais dit que je lisais comme ça.
Elle l’a fait comme elle comptait la caisse le soir. Clause par clause. À la page quarante-sept, article 12.2, elle a arrêté son doigt.
« Là. “Solidairement et indéfiniment”. Tu l’as signé après le deuxième whisky. »
« Le troisième. »
« Je n’ai jamais su compter tes whiskys, Guillaume. Seulement tes signatures. »
Elle a continué jusqu’à 4 h 20. Nous n’avons pas parlé d’autre chose. Je ne sais pas ce que j’espérais qu’elle dise. Elle a bu mon café, elle m’a corrigé deux fois sur le sens d’un mot, « mise en demeure », « sûreté ».
À 4 h 30, elle s’est levée. Elle est allée dans le couloir. Devant la porte de la chambre, il y avait ses pantoufles, rangées l’une contre l’autre, depuis février. Elle est restée un moment.
Puis elle les a prises, elle les a mises dans le placard de l’entrée, tout au fond, et elle a refermé.
Elle s’est rassise. Elle a lu encore, jusqu’à 5 h 45. Elle a posé son stylo.
« Tu relis tout, avant 10 h. Et tu parles à haute voix. Ils ne retiendront pas ce qu’ils lisent. Ils retiendront ce qu’ils entendent. »
Elle a laissé la boîte. Elle est partie. J’ai entendu le portail.
Sur la pendule du four, il était 5 h 52. Dans quatre heures, la salle du conseil.
J’ai posé la boîte LU sur la table du conseil, entre la carafe d’eau et le micro du commissaire de justice, et j’ai lu la première page à voix haute.
« Protocole de cession de la société Lambert-Duval Logistique. Entre les soussignés… »
« Tu lis, maintenant ? »
Bertrand s’était assis en face de moi, au bout de la table, avec son avocat à sa droite. Il avait mis sa cravate bleue, celle des jours de signature. Il souriait. Il croyait que c’était un théâtre.
« Je lis, Bertrand. Une ligne à la fois. Prenez un café, vous aussi. »
Il y avait neuf personnes dans la salle du 3e étage, à Gennevilliers. Bertrand et son avocat. Garnier, à ma gauche, vexé depuis jeudi, qui avait quand même apporté trois exemplaires du Kbis. Moreau, les mains à plat. Le commissaire aux comptes, avec son dossier gris. Le commissaire de justice, qui enregistrait. Thibault, au fond, invité par moi. Et Apolline, assise près de la porte, parce que Bertrand lui avait dit de venir.
Il était 10 h 12 quand j’ai ouvert la boîte.
Elle était cabossée, avec ses couvercles de biscuit rouge et bleu. Dedans, par mois et par année, les tickets de neuf ans de courses. J’ai pris celui du dessus, plié en quatre, jaune pâle.
« 14,35 €. Pâtes. Lait. Doliprane. C’est le ticket de ma femme, de 2016. Le même mois, elle a payé le loyer de mon bureau avec sa paie de caissière. Sept mois. 640 € par mois. »
« Guillaume… », a dit l’avocat de Bertrand.
« 4 480 €, ai-je continué. C’est ce que Nordic Conseil touchait toutes les vingt-six heures. »
J’ai posé un à un les papiers sur la table. Le registre des soixante virements du vendredi, copié par Thibault, 7 412 380 €. Le Kbis de la SCI Les Mélèzes, que Céline avait payé 3,52 €, avec le ticket agrafé. La lettre de garantie, page neuf, clause 7.3. Je lisais, et ma voix ne tremblait plus après la quatrième ligne. Je ne sais pas combien de temps j’ai parlé.
Thibault s’est levé, au fond de la salle. Il avait la voix d’un élève qui récite.
« Les soixante virements, c’est moi qui les ai copiés, monsieur de Saint-Pierre. Le 19 décembre. Avant Noël. »
Bertrand ne l’a pas regardé. Il regardait les doigts de Garnier, qui tournaient le Kbis dans un sens, puis dans l’autre, pour le montrer à tout le monde.
Il a ri deux fois. Au troisième papier, il a cessé.
« Montage », a dit son avocat. « Tout ça est une manipulation de votre épouse divorcée, qui… »
« Vous voulez entendre la voix de votre client ? » a demandé Moreau.
Elle a posé le téléphone de Josiane à côté de la boîte. Le commissaire de justice a tendu la main.
« J’ai constaté samedi. Copie scellée. Je peux la faire lire. »
Il a lancé le fichier à la minute dix-neuf. On a entendu la cheminée, le verre qu’on repose, puis la voix grave, posée, la voix qui m’appelait mon vieux depuis vingt ans.
« Nordic, c’est moi. C’est moi et c’est Marie-Christine. »
Puis : « Halden, c’est Nordic Holding. Nordic Holding, c’est moi. »
Personne n’a bougé. Bertrand regardait le micro comme s’il l’avait insulté.
« Il y a aussi les vingt enregistrements d’Apolline, ai-je dit. Ceux que vous allez appeler une blague de couple. »
Apolline s’est levée. Elle tenait un papier plié.
« C’est ma voix, a-t-elle dit. C’est la sienne. Je les ai enregistrés du 14 janvier au 15 avril. Mardi, j’ai signé une attestation fausse, parce qu’il a menacé de retirer sa caution à l’EHPAD de ma mère. La voici. La vraie. »
Elle a posé la feuille sur la boîte.
Le commissaire aux comptes a refermé son dossier. Il a mis son stylo dans sa poche intérieure, lentement.
« Messieurs, dames. Je ne certifierai pas ces comptes. » Il s’est tourné vers Bertrand. « Et la loi me fait obligation de signaler au procureur les faits délictueux que je découvre. Excusez-moi. »
Il est sorti avec son téléphone à la main. La porte s’est refermée en douceur.
« Vous n’avez aucun droit de… » a commencé l’avocat.
« Si, a dit Garnier. Monsieur Lambert-Duval détient 62 %. Il peut. »
C’était le moment du vote. Le commissaire de justice a lu l’ordre du jour : approbation des comptes 2025, quitus, autorisation de la cession à Halden Capital.
« Monsieur Lambert-Duval ? »
« Je détiens 62 % des parts. » J’ai senti la boîte sous ma paume. « Je refuse les comptes. Je refuse le quitus. Je refuse la cession. Et je ne la signerai pas. »
Bertrand a lâché son stylo. Il a calculé, je le voyais, trente-huit contre soixante-deux.
« La lettre de garantie, a-t-il dit. Tu l’as signée de ta main. Neuf millions. Tu es tenu. »
« Le 15 avril, après trois whiskys, sur ta tablette. Sans la lire. » J’ai eu honte une seconde, pas plus. « Maître Moreau a déjà écrit que ça s’annule pour dol. Tu m’as fait signer en me mentant sur ce qu’il y avait dedans. »
« Tu signes tout, a dit Bertrand. Tu l’as toujours fait. »
« Oui. »
Je me suis levé. Le commissaire de justice a levé la tête vers moi, le micro tendu.
« J’ai signé. Pendant cinq ans. Sans lire. »
Je l’ai dit clairement. Je voulais que ça soit enregistré avec le reste.
Il était 11 h 04.
Dans le couloir, des pas sont montés vite, plus d’un homme. Quelqu’un a frappé une fois, deux fois, sans attendre de réponse.
La porte de la salle du conseil s’est ouverte sur deux hommes en blouson, brassards « POLICE » sur les manches.
« Excusez-nous. Nous cherchons Monsieur de Saint-Pierre. »
Le ticket de 14,35 €, Céline l’avait gardé un mardi de 2016.
Caisse 6, Leclerc, fin de service à 21 h 10. Elle avait payé avec ce qui restait de sa paie, une fois le loyer de mon bureau réglé. Pâtes, lait, un paquet de Doliprane. Elle avait plié le ticket en quatre dans sa poche de blouse, et le soir même, elle l’avait glissé dans une boîte à gâteaux LU qui contenait encore des biscuits. Moi, je rentrais à 23 h. Je n’avais rien demandé. Elle non plus.
Dans la salle du conseil, le plus grand des deux hommes en blouson a répété :
« Monsieur de Saint-Pierre ? »
Bertrand s’est levé. Il a lissé sa cravate bleue. Son avocat a dit quelque chose à voix basse, que personne n’a écouté.
« Vous nous suivez, s’il vous plaît. Votre avocat peut venir. »
Il est passé devant la table, entre les deux hommes. Devant la porte, il s’est arrêté. Il a regardé la boîte, ouverte, avec ses tickets jaunes.
« Les femmes comme elle ne disent rien », a-t-il dit.
Il me l’a dit à moi. Il ne parlait pas de Céline, il parlait de toutes les caissières de France, de celles qu’on remercie sans les lire.
« Celle-là a tout dit, ai-je répondu. Par écrit. »
Il n’a pas répondu. Les deux hommes l’ont emmené. La porte est restée ouverte, avec le bruit de l’ascenseur qui descendait.
Il y a eu le reste.
Cent quarante salariés, cent quarante postes. Personne n’a été licencié, et le lundi à 14 h, le personnel a su pourquoi je n’étais plus en « repos ». Le tribunal de commerce de Nanterre a nommé un administrateur provisoire le 5 mai, une femme en tailleur gris qui lit tout avant de signer. Je l’ai vérifié. Halden Capital n’existe plus que dans un dossier du parquet.
Thibault a repris le poste de responsable administratif, avec une porte qui reste ouverte. Il m’a dit « Monsieur » pendant trois semaines, puis « Guillaume », une fois, et il a rougi.
L’EHPAD de Vierzon a gardé la mère d’Apolline. J’ai signé moi-même la nouvelle caution, 2 340 € par mois. Je l’ai relue ligne à ligne. Apolline a regardé mon doigt sur le papier, et elle a dit qu’elle me rembourserait. Je lui ai dit que ce n’était pas la question. Elle ne m’a pas dit autre chose, et moi non plus.
Garnier m’a appelé le soir même.
« Vous serez poursuivi, Guillaume. Pour les signatures. Vous le savez ? »
« Je sais. »
« Moins que lui. Mais jugé. »
« Oui. Je préfère. »
Il y a eu un temps, au téléphone. Puis il a dit : « Vous m’avez lu, cette fois. » J’ai répondu que je lisais tout, maintenant, même ses factures. Il a ri, pour la première fois depuis des semaines.
Moreau m’a envoyé sa note d’honoraires la semaine suivante. Je l’ai lue en entier avant de la payer. Elle a répondu par un mot : « Enfin. »
J’ai rendu les vingt euros à Mickaël, devant le Leclerc. Il a voulu refuser. Je lui ai mis le billet dans la poche de sa veste.
« Je n’ai pas besoin de… »
« Moi, si. »
Le parquet a gardé la clé USB, photographié chaque ticket de la boîte, et me l’a rendue le 6 mai, dans un sachet transparent, avec un numéro de scellé que j’ai décollé à l’ongle.
Je l’ai gardée six jours sur la table de la cuisine, sans l’ouvrir.
Mardi 12 mai, 15 h 40, Roubaix.
Quatre-vingt-quatre marches. Je les ai montées en comptant, une main sur la rampe, un sac Leclerc dans l’autre. Au troisième palier, je me suis arrêté. Il y avait une odeur de poireaux sous une porte.
Elle a ouvert avant que je frappe. Anorak vert sur le dossier d’une chaise, cheveux courts, pas de boucles d’oreilles. Elle avait un tablier de sa mère.
« Tu as trouvé l’étage. »
« J’avais l’adresse. »
Je lui ai tendu la boîte LU. Elle l’a prise des deux mains, comme on reprend quelque chose qu’on a prêté. Puis elle a vu le sac.
« C’est quoi, ça ? »
« Pâtes. Lait. Doliprane. »
Elle a ouvert le sac sur la toile cirée jaune. Elle a sorti le paquet de coquillettes, la brique de lait demi-écrémé, la boîte de Doliprane. Par-dessus, il y avait le ticket, plié en quatre.
Elle l’a déplié. Elle a lu avec son doigt, une ligne à la fois.
« Dix-sept euros quatre-vingts. »
« Je sais. »
« En 2016, c’était 14,35 €. » Elle a levé les yeux vers moi, les sourcils à peine. « Dix ans d’inflation. »
Je n’ai rien répondu. J’ai souri, un peu, de travers.
Josiane dormait dans la chambre, la radio posée sur la table de nuit, un type qui parlait de la météo à Lille. Sur le frigo, la photo de la mairie, le 12 mai 2017, avec un aimant de pizzeria. Neuf ans, jour pour jour. Je n’ai pas regardé trop longtemps.
Céline a plié le ticket, bien en quatre, et elle l’a glissé dans la boîte LU. Elle a refermé le couvercle. Puis elle a posé la boîte sur le haut du frigo, près du thermos.
Elle n’a pas dit qu’elle revenait. Moi, je n’ai pas demandé.
Elle a ouvert le placard, elle a pris la casserole, elle a rempli un sachet de poireaux-pommes de terre, elle a attendu que ça frémisse.
Elle a posé deux bols sur la toile cirée.
